Amériques

Colombie : Graves infractions aux droits de l’Homme, au droit humanitaire – Complot médiatique et judiciaire contre des civils – Infractions de la part des parties belligérantes

Putumayo, Dimanche 23 Septembre 2012

Face aux abus d’autorité, face aux violations des droits de l’Homme dont sont victimes les communautés paysannes et indigènes Siona et Nasa du canton Piñuña Blanco (sous prétexte de la répression de la guérilla FARC), face à la crise humanitaire due aux affrontements entre les Farc et les militaires, notre Constancia [1] n’a pas été considérée. Et pourtant une fois de plus, deux civils sont morts à cause de mines anti personnelles.

Bogota, 21 Septembre de 2012

JUAN MANUEL SANTOS
Président de la République de Colombie

ANGELINO GARZÓN
Vice-président de la République de Colombie

FERNANDO CARRILLO FLÓREZ
Ministre de l’Intérieur

RUTH STELLA CORREA
Ministre de la Justice

MARÍA ANGELA HOLGUÍN
Ministre des Affaires Etrangères

EDUARDO MONTEALEGRE
Procureur Général de la République

ALEJANDRO ORDÓÑEZ
Au Ministère public

JORGE ARMANDO OTÁLORA
Défenseur National du peuple (Defensor Nacional del Pueblo [2])

SANDRA MORELLI
Inspecteur des finances de la République

Ref: Graves infractions aux droits de l’Homme, au droit humanitaire – Complot médiatique et judiciaire contre des civils – Infractions de la part des parties belligérantes

Comme nous l’avons signalé dans les Constancias vous ayant été remises, l’Unité Antistupéfiants a progressé dans ses opérations d’éradication de culture de coca à Piñuña Blanco, un des cantons de la commune de Puerto Asis. Ces actions se sont déroulées sans autorisation en bonne et due forme du Plan de Contingence, condition pourtant requise par la Cour Constitutionnelle suite aux nombreuses jurisprudences après l’Arrêt No T 025 de 2004.

Depuis la fin du mois de Juillet et au courant du mois d’Août, plusieurs familles et communautés ont entrepris un retour progressif vers leur communauté « La Paz ». Ces 23 familles demeurent encore en situation de déplacement interne.

Les territoires des peuples indigènes et des paysans, sont le théâtre d’opérations armées et de stratégies de guerres contre les guérillas. Cela met en péril la vie et l’intégrité des civils, et limite sérieusement la libre circulation et le développement d’activités quotidiennes, telles que la chasse et la semence agricole.

Notre constancia dénonce le caractère abusif des agissements des Forces Armées, lesquelles enfreignent le Droit International Humanitaire, au motif – parfois légitimé par le pouvoir absolu de l’Etat au travers de complots honteux – que les civils sont des ennemis, guérilleros et des sujets de non droit.

Voici les faits tangibles sur lesquels se basent notre Constancia…

Jeudi 13 Septembre, entre 7h35 et 12h28

Des affrontements ont eu lieu entre les Farc du front 48, les unités militaires de la brigade 27 et la Force Navale du sud.

Ces affrontements ont eu lieu dans les communautés de San Ignacio et dans la réserve Siona de Santa Elena situées à Piñuña Blanco dans la commune de Puerto Asis. Cela concerne donc les populations frontalières avec l’Equateur.

Les militaires ont tiré sur les maisons de la famille OCOGUAJE et de la famille CARLOSAMA. Pour se protéger des tirs, quatre familles se sont déplacées pour se réfugier dans la maison de Monsieur HÉCTOR EVELIO BOLAÑOS.

Selon les rapports reçus, l’infanterie navale équatorienne a aidé les soldats colombiens en tirant depuis leur embarcation.

Le même jour vers 16h dans la réserve de Santa Elena les forces navales du sud ont arrêté arbitrairement CARLOS HENAO CORTÉS tandis qu’il ramenait une dizaine de kilos de maïs (25 arrobas) chez lui à San Ignacio.

Les agents demandèrent à Carlos s’il se surnommait “Cachama”. Ces-derniers étaient accompagnés d’une personne vêtue d’habit militaire, d’un passe-montagne lui couvrant le visage et de lunettes noires et celui-ci répondit affirmativement à la place de Carlos.

Face à cela, CARLOS rétorqua que c’était faux, qu’il n’avait aucun surnom et qu’en plus il avait une femme enceinte. Peu regardant, les militaires l’embarquèrent sur bateau militaire.

Le vendredi 14 Septembre, vers 2h du matin

Des unités de l’infanterie marine de la force navale du Sud, des unités de la SIJIN [3] (démembrement de la police nationale) et des membres de la Brigade mobile 13 ont pénétré la réserve du peuple Siona de Santa Elena à Piñuña Blanco.

Les militaires en fonction rentrèrent de force chez Héctor Evelio Bolaños chez qui se réfugiaient huit enfants, trois femmes et cinq hommes. Les militaires, en les menaçant, ordonnèrent de se mettre au sol. D’autres militaires débarquèrent avec le paysan CARLOS HENAO CORTÉS qui avait les mains menottés.

Les militaires réitèrent l’ordre de s’étendre sur le sol, face contre terre. Deux secondes plus tard arrivèrent deux policiers. Ils fouillèrent la maison avec la lumière de leur portable. A trois reprises ils demandèrent au chef de famille Hector s’il était responsable de ce qu’ils trouveraient dans la maison après l’avoir fouillé. Hector répondit qu’il n avait rien à cacher.

Ils firent entrer Hector dans la maison. Ils sortirent trois cartouches de calibre 16 et deux fusils d’une des chambres. Ils accusèrent à tort Hector d’être armé comme un guérillero tandis que c’était son arme de chasse.

Ensuite, les policiers firent entrer MIGUEL GALINDEZ et le questionnèrent sur le paquet a l’intérieur de la maison. Il répondit que c’était des vivres apportés par le médecin Ángela María Mesías, coordinatrice départementale de l’Unité des victimes de mines anti personnelles. Les policiers répondirent que « cette nourriture, personne ne pouvait la manger, sauf les militaires ou les guérilleros ».

Plus tard, ils emmenèrent DUBERNEY GONZÁLEZ, et l’interrogèrent sur le contenu de trois sacs à dos ; celui-ci répondit qu’il n’y avait que des graines de riz. Selon les témoins, les policiers regagnèrent, seuls, la maison et introduisirent des armes dans un sac.

Des agents de la SIJIN sortirent le sac noir et affirmèrent “mais se sont des armes ce que vous avez là” ; immédiatement, par crainte, ils mirent le sac dehors.

Quelques secondes plus tard, des agents de la SIJIN se retrouvèrent seuls dans la cuisine. Ils en sortirent avec deux grenades à la main affirmant les avoir trouvées dans une marmite.

Ironiquement ils lancèrent à la cantonade “Qui veut sucer l’ananas?”. Une paysanne, s’indigna et dit que tout cela était faux, que tout était manipulation dans le but les abattre et d’avoir des fausses preuves justifiant leur acte.

DAVID YAIGUAJE signala à la police que c’étaient leurs propres collègues qui avaient placé les explosifs dans le sac dans le but de justifier leur en les faisant passer pour des guérilleros et ensuite d’être récompensés.

Les policiers exigèrent le silence et dirent que tout cela arrivait parce qu’ils étaient guérilleros. Ils passèrent les menottes à HÉCTOR EVELIO BOLAÑOS, GERSON DAVID YAIGUAJE y DUBERNEY GONZÁLEZ et les emmenèrent sur le bateau au bord du fleuve Putumayo.

Plus tard, les policiers photographièrent les grenades et obligèrent HÉCTOR EVELIO et son épouse MARTA LEONEIDA OCOGUAJE CONDO à signer un document sans qu’ils aient la connaissance du contenu.

Vers 9h du matin, des leaders communautaires et les autorités indigènes Siona s’approchèrent du bateau de la force navale et réclamèrent leurs proches. Les militaires dirent que ce n’était pas eux mais la police et le CTI (Corps Technique d’Investigation) qui les avaient embarqués ce matin même.

Vers 13h45, un hélicoptère militaire transporta les détenus jusqu’à Puerto Asis.

Durant les audiences visant à vérifier la culpabilité des détenus, ceux-ci se déclarèrent innocents et attendirent leur libération immédiate suite à un procès juste et équitable.

A 17h14, la Radio Sante Fe parle de ces captures illégales par les forces de l’Etat comme une action menée contre le groupe 48 des FARC. (Ils capturent le leader du groupe 48 des FARC : Capturan cabecilla del frente 48 de las Farc)

Vendredi 14 Septembre, 14h00 (Montebello, commune de Piñuña Blanco)

Tandis que le paysan MARIANO EVANGELISTA LÓPEZ sortait chercher du bois, il a sauté sur une mine anti-personnelle et mourût 20 minutes plus tard.

Samedi 15 Septembre, 8h00 (Hameau San Ignacio, canton Piñuña Blanco)

Tandis que le paysan RUSBEL NOGUERA HENAO se préparait à participer à l’assemblée communautaire, il sauta sur une mine anti personnelle et mourût immédiatement. La mine était à 30 mètres de l’école.

Samedi 15 Septembre

Les unités militaires du bataillon de la jungle n°55, le capitaine OSCAR GIRALDO, les membres du bataillon de l’infanterie de la marine n°60 et le personnel du groupe Opérationnel d’Investigation Criminelle ont ordonné aux habitants de la réserve de Santa Elena du peuple Siona de sortir du territoire.

Les militaires ont menacé de mort les habitants s’ils ne voulaient pas sortir de la réserve et ils commencèrent à tirer des coups de feu. De plus, ils éparpillèrent au sol les vivres que les habitants avaient reçu pour se nourrir.

Ainsi, la communauté indigène composée de 13 familles a dû traverser le fleuve de Putumayo. Les familles se sont dirigées vers la frontière équatorienne et ont été accueillies par la communauté de la paroisse Asuay Santa Elena. Pendant la fuite, une femme s’est gravement blessée en chutant dans un ravin.

Dimanche 16 Septembre

La chaîne CM& présente les faits comme une attaque importante menée contre les structures terroristes des Farc et particulièrement contre la faction 48. (Quatre membres des FARC capturés:Capturados cuatro integrantes de las Farc.)

Mardi 18 Septembre

Durant la nuit, les détenus furent transférés à la prison de Mocoa.

Mercredi 19 Septembre

Les habitants de la communauté Asuay Santa Elena ont traversé le fleuve Putumayo pour constater l’état des habitations. Ne voyant pas de militaires, ils organisèrent le retour des familles récemment déplacées. En arrivant, celles-ci trouvèrent leurs habitations complètement saccagées, les vêtements et les couvertures au sol, les boîtes de conserve entamées, vides ou enterrées.

Ce genre d’agissements est lié à l’avancement des travaux d’investigations de la Compagnie Géophysique d’Amérique Latine au service de l’entreprise pétrolière Amerisur. Cette-dernière maintient protégées les plateformes pétrolières situées à Peneva dans la commune de Piñuña Blanco et celle de Comandante dans la réserve paysanne de Perla Amazonica. Ultérieurement des bases militaires seront installées sur ces zones ainsi qu’à l’embouchure des fleuves Piñuña Blanco et Piñuña Negro. Ces faits sont d’autant plus préoccupants que les abus contre les communautés paysannes et indigènes sont commis tandis que continue l’avancée du contrôle du territoire par les militaires au service des entreprises pétrolières, en même temps que l’installation de mines anti personnelles et les attaques des FARC contre ces installations.

Nous condamnons la conduite des militaires envers la population civile, les violations de droits de l’Homme et droit humanitaire, les abus, les méthodes de pression psychologique, les complots judiciaires, les menaces de mort, les déplacements forcés et tous les responsables directement impliqués.

Nous blâmons les graves infractions au droit humanitaire, commises par les parties belligérantes, qui causent une importante crise humanitaire.

Nous désapprouvons profondément la désinformation exercée par radio Fe et CM& en présentant ces faits comme des actions menées contre les guérilleros Farc.

En conformité de l’article 23 de la Constitution nationale et en conformité avec vos responsabilités institutionnelles, nous vous prions de bien vouloir répondre pragmatiquement aux questions ci-après :

  1. Quels vont être les ordres donnés aux militaires pour qu’ils cessent rapidement les actes illégaux et qu’ils respectent les dispositions du droit humanitaire quant aux droits des civils dans un conflit armé interne (leur vie, leur dignité et leurs biens)?
  2. Quelles vont être les procédures administratives face aux interventions illégales et arbitraires des agents de l’Etat qui ont participé à ces opérations ?
  3. Quelles vont être les sanctions disciplinaires prises face à la conduite illégale de la force navale du sud, de la brigade mobile n.13, et le bataillon de la jungle n.55 ?
  4. Quelles sont les mesures de prévention prises pour exécuter la sentence T025/2004 et les amendements concernant les déplacements forcés ?
  5. Quelles sont les mesures à prendre pour que les membres des communautés Siona, innocents selon le témoignage de toutes les communautés, soient relâchés ?

La Commission Intereclesial de la Justice et de la Paix


[1] Terminologie particulière à la Comisión Interecclesial Justicia Y Paz (CIJP) pour désigner un document relatant les exactions opérées par les forces de l’ordre public et pour lesquelles la CIJP réclame une réponse de l’Etat, que ce soit au moyen d’une justification ou d’une réparation.

[2] Institution nationale colombienne chargée de veiller, d’exécuter et de promouvoir les droits de l’Homme.

[3] SIGIN (Section d’Investigation Criminelle qui dépend de la Direction d’investigation criminelle(DIJIN))

AFD International
Département Amériques
Bruxelles, Belgique

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